« Pas pour juger mais pour sauver »

Avec son style particulier, l’évangéliste saint Jean nous laisse souvent perplexes. Ainsi ces deux affirmations dans la bouche de Jésus à deux phrases d’intervalle : « Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé », suivi de près par : « le jugement, le voici ». Alors, y a-t-il jugement ou non ? Le jugement est-il strictement opposé au salut ?

D’une certaine manière, le jugement est une expression du salut. En effet, le jugement de Dieu consiste en l’établissement ou au rétablissement de la justice divine dans l’univers qu’il a créé. Autrement dit aussi, c’est la remise en harmonie de la création avec son créateur après la dévastation due à l’orgueil de l’homme. Etre sauvé, c’est bien cela : être réconcilié parfaitement avec Dieu et avec les lois qui gouvernent l’univers qu’il a créé par amour. Etre sauvé, c’est être jugé digne d’une participation totale et exclusive à la vie de Dieu. Seul Dieu sauve car seul Dieu peut créer la justice. « Un monde qui doit se créer lui-même sa justice est un monde sans espérance » (Benoît XVI – Spe Salvi 42). Heureux l’homme qui met son espoir dans le Seigneur est une béatitude qui parcourt toute l’Ecriture Sainte.

Sauver est donc l’intention première et définitive de Dieu. Mais comme dit saint Augustin, « Dieu qui t’a créé sans toi ne peut te sauver sans toi ». On pourrait dire que Dieu apporte la justice mais que l’homme se juge lui-même. « Car le jugement, le voici : la lumière est venue dans le monde, et les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière ». L’évangile de Jean développe cette théologie en insistant sur l’actualisation du jugement au cœur de l’histoire. En fait, le jugement se réalise dès le moment où le Père envoie son Fils dans le monde, non pour juger mais pour sauver. Suivant l’attitude que chacun prend à son égard, le jugement s’opère aussitôt : qui croit ne sera pas jugé, qui ne croit pas est déjà jugé parce qu’il a refusé la lumière. Le jugement est donc moins une sentence divine qu’une révélation du secret des cœurs humains. Il y a les hommes suffisants qui se vantent d’y voir clair par eux-mêmes et à l’inverse, ceux qui se laissent guérir les yeux par Jésus pour connaitre la vraie Lumière. Le jugement final ne fera que manifester au grand jour ce clivage opéré dès maintenant dans le secret des cœurs.

A nous de regarder vers le Christ, lui qui a accepté un jugement inique et une condamnation ignoble pour qu’une fois élevé de terre, il attire à lui tous les hommes (Jean 12,32). Car il n’y a pas sous le ciel d’autre nom que le nom de Jésus par lequel nous devions être sauvés (Actes 4, 10-12).

Don Martin PANHARD