« Faire boire un âne qui n’a pas soif »

Nous connaissons bien le proverbe : « on ne donne pas à boire à un âne qui n’a pas soif ». L’âne est le paradigme de l’animal têtu. Jésus s’entendait a priori très bien avec les ânes, dans le ventre de Marie jusqu’à Bethléem, dans la crèche, jusqu’en Egypte, et dans son entrée triomphante à Jérusalem, aux Rameaux, accomplissant la prophétie de Zacharie. Mais il semble rencontrer plus de difficulté avec les hommes auxquels pourrait s’appliquer ce proverbe : dans l’évangile de ce dimanche, on nous dit que Jésus ne put pas faire de miracle lors de sa venue à Nazareth.

Y aurait-il pour les négateurs de sa divinité un argument favorable ? Bien sûr que non : ce n’est pas que Jésus ne serait pas tout-puissant, c’est au contraire qu’il agit bien comme Dieu, en respectant infiniment notre liberté, et en particulier notre liberté de croire en lui. Ce qui manque à ceux qui le connaissent bien et qui l’ont vu et entendu au milieu d’eux proclamer la Parole de Dieu dans la synagogue, c’est de croire en Jésus, de croire qu’en Jésus il y a plus que ce qu’ils peuvent déjà en connaître.

On sait par S. Luc que Jésus dans la synagogue de Nazareth a proclamé un texte messianique du prophète Isaïe (« l’Esprit du Seigneur est sur moi car il m’a consacré par l’onction ») qu’il s’est appliqué en commentant : « aujourd’hui, pour vous, cette parole s’accomplit ». Seulement, le problème de ses cousins, oncles et tantes, amis de toujours, c’est qu’ils connaissent Jésus, ou plutôt qu’ils pensent bien le connaître, et il n’entrait pas dans la catégorie « messie ». Même Marie et Joseph, quand Jésus avait douze ans, furent surpris de s’entendre dire « ne savez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père ? ». Il y a donc en Jésus quelque chose qui échappe toujours même à ceux qui le connaissent bien. Pourtant, et Joseph et Marie avaient été prévenus par l’ange Gabriel qu’il serait un enfant spécial. Pourtant, les proches de Jésus devaient quand même connaître la sagesse de Jésus qui s’était manifestée dans ses actes et ses paroles depuis sa tendre enfance. Et peut-être que nous aussi nous avons fait un portrait-robot limité de Jésus dans notre tête : en mettant des limites à ce qu’il peut faire, ou des limites à ce que nous acceptons de le laisser-faire, ou encore limité parce que nous ne cherchons pas à toujours mieux le connaître.

Ces limites à notre connaissance de Jésus, nous avons la responsabilité de les faire bouger. Pour avoir foi en Jésus, il faut accepter de toujours nous laisser surprendre par son mystère. Par l’évangile et dans notre vie nous sont révélés des aspects toujours nouveaux de sa personne, de son amour et de sa patience pour nous, etc… On ne peut aimer quelqu’un et avoir foi en lui, sans limite, si on ne cherche pas à toujours mieux le connaître. Sans cette soif de le connaître, qui engendre en nous la foi et la soif d’être aimés par lui, Jésus ne peut ni nous donner à boire l’eau vive, ni nous manifester son amour, sa compassion, sa miséricorde. Demandons-lui la grâce, comme la Samaritaine, de lui demander toujours de cette eau.

D. Charles Marie d’AMAT